{"id":1620,"date":"2025-08-18T14:36:27","date_gmt":"2025-08-18T12:36:27","guid":{"rendered":"https:\/\/jmbarrie.fr\/?p=1620"},"modified":"2025-08-21T16:13:15","modified_gmt":"2025-08-21T14:13:15","slug":"temoignages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jmbarrie.fr\/index.php\/2025\/08\/18\/temoignages\/","title":{"rendered":"T\u00e9moignages"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"1620\" class=\"elementor elementor-1620\">\n\t\t\t\t\t\t<section class=\"elementor-section elementor-top-section elementor-element elementor-element-662ac1b elementor-section-boxed elementor-section-height-default elementor-section-height-default\" data-id=\"662ac1b\" data-element_type=\"section\">\n\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-container elementor-column-gap-default\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-column elementor-col-100 elementor-top-column elementor-element elementor-element-74a5f95\" data-id=\"74a5f95\" data-element_type=\"column\">\n\t\t\t<div class=\"elementor-widget-wrap elementor-element-populated\">\n\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<\/section>\n\t\t\t\t<section class=\"elementor-section elementor-top-section elementor-element elementor-element-d2194d1 elementor-section-boxed elementor-section-height-default elementor-section-height-default\" data-id=\"d2194d1\" data-element_type=\"section\">\n\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-container elementor-column-gap-default\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-column elementor-col-100 elementor-top-column elementor-element elementor-element-0ff584e\" data-id=\"0ff584e\" data-element_type=\"column\">\n\t\t\t<div class=\"elementor-widget-wrap elementor-element-populated\">\n\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-6e893a4 elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"6e893a4\" data-element_type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<p><strong>1\/<\/strong><\/p><p><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-1627 size-full\" src=\"https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Neville.png\" alt=\"\" width=\"715\" height=\"553\" srcset=\"https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Neville.png 715w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Neville-300x232.png 300w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Neville-340x263.png 340w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Neville-450x348.png 450w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Neville-646x500.png 646w\" sizes=\"(max-width: 715px) 94vw, 715px\" \/><\/p><p><b>Extrait de l\u2019<em>Autobiographie<\/em> de Neville Cardus (1)\u00a0<br \/><\/b><b><em>Autobiography<\/em>, London, Collins, 1947, pp. 187-191<\/b><\/p><p><b>Traduction de C\u00e9line Da Viken Le Gall \/ reproduction interdite<\/b><\/p><p>Au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1926, j\u2019\u00e9crivis une lettre \u00e0 J. M. Barrie pour lui parler d\u2019une jeune actrice qui interpr\u00e9tait Mary Rose et que j\u2019avais d\u00e9couverte dans un th\u00e9\u00e2tre de province. Il s\u2019agissait de Kathleen Kilfoyle et je la trouvais plus proche que quiconque de l\u2019essence v\u00e9ritable du r\u00f4le, bien au-del\u00e0 de ce que permettait l\u2019\u00e9tendue du jeu raffin\u00e9 de Fay Compton.<\/p><p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-1632 \" src=\"https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image1.jpg\" alt=\"\" width=\"253\" height=\"334\" srcset=\"https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image1.jpg 248w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image1-227x300.jpg 227w\" sizes=\"(max-width: 253px) 94vw, 253px\" \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0{Fay Compton dans le r\u00f4le de Mary Rose, 1920}<\/p><p>Lorsque Barrie me r\u00e9pondit, il me confia qu\u2019il lisait mes chroniques sur le cricket depuis des ann\u00e9es et me demanda si d\u2019aventure je voulais un jour prochain passer un week-end chez lui, dans son appartement de Robert Street, \u00e0 Adelphi Terrace. Encore un miracle ! Bien des ann\u00e9es auparavant, je feignais de me prendre pour Tommy le sentimental et m\u2019\u00e9tais demand\u00e9 si Barrie serait un jour mon Pym. J\u2019avais v\u00e9n\u00e9r\u00e9 Peter Pan \u2014 ou plus exactement le capitaine Crochet. Mes premi\u00e8res aspirations journalistiques avaient \u00e9t\u00e9 attis\u00e9es par <em>When a Man\u2019s Single<\/em> et <em>My Lady Nicotine<\/em> ; dans les ann\u00e9es 1900, Barrie incarnait pour moi l\u2019id\u00e9al romantique du jeune \u00e9crivain ind\u00e9pendant \u00e0 Fleet Street : je l\u2019imaginais fumant la pipe \u00e0 la fen\u00eatre d\u2019une chambre lou\u00e9e \u00e0 Londres tandis qu\u2019il recevait sans cesse des commandes d\u2019articles de la part des r\u00e9dacteurs.<\/p><p>En juin 1926, j\u2019acceptai l\u2019invitation de Barrie. Cela tombait \u00e0 la fin d\u2019une tourn\u00e9e de cricket, et j\u2019arrivai \u00e0 Londres un vendredi soir frisquet, \u00e0 neuf heures, en provenance directe de Birmingham, o\u00f9 une s\u00e9lection anglaise (England XI) avait affront\u00e9 les Australiens \u2014 un match d\u2019essai en vue du test-match qui devait se jouer au stade de Lord\u2019s quelques semaines plus tard. Ce jour-l\u00e0, \u00e0 Birmingham, le lanceur du Worcestershire, Root, avait compl\u00e8tement d\u00e9rout\u00e9 les Australiens avec ses effets de balle. \u00c0 peine avais-je franchi le seuil de l\u2019appartement de Barrie, qu\u2019il m\u2019accueillit en demandant :<\/p><p>\u2014\u00a0 Ce Root, qu\u2019en pensez-vous ? Je viens de voir les scores dans les journaux du soir.<\/p><p>Je lui r\u00e9pondis que j\u2019avais r\u00e9dig\u00e9 pour le <em>Manchester Guardian<\/em> un compte rendu des plus d\u00e9taill\u00e9s sur l\u2019attaque de Root, \u00e0 para\u00eetre le lendemain, et que j\u2019esp\u00e9rais bien qu\u2019il \u00e9tait trop bon journaliste pour attendre de moi que je trahisse l\u2019\u00ab exclusivit\u00e9 \u00bb due \u00e0 mon journal. Il comprit d\u2019embl\u00e9e mon point de vue et, le lendemain, il d\u00e9clara :<\/p><p>\u2014 J\u2019ai lu votre article sur Root ; et, \u00e0 pr\u00e9sent, non seulement je sais exactement comment il lance, mais j\u2019ai l\u2019impression que je pourrais moi-m\u00eame jouer contre lui, avec assurance.<\/p><p>Ce week-end pass\u00e9 dans l\u2019appartement de Barrie constitue une histoire si \u00e9trange que je me dois d\u2019assurer le lecteur qu\u2019en la rapportant, je n\u2019ai rien exag\u00e9r\u00e9 et ai scrupuleusement r\u00e9examin\u00e9 mes souvenirs. Peut-\u00eatre ai-je \u00e9t\u00e9 victime d\u2019illusions ; je ne nie pas cette \u00e9ventualit\u00e9. Mais, si d&rsquo;illusions il fut question, elles furent si puissantes qu\u2019elles se confondent d\u00e9sormais avec la r\u00e9alit\u00e9.<\/p><p>Apr\u00e8s m\u2019avoir accueilli, Barrie me conduisit jusqu\u2019\u00e0 la chambre qui m\u2019\u00e9tait r\u00e9serv\u00e9e et un frisson me parcourut l\u2019\u00e9chine lorsqu\u2019il me d\u00e9clara \u2014 sans que cela f\u00fbt vraiment n\u00e9cessaire, me semble-t-il encore aujourd\u2019hui \u2014 qu\u2019il s\u2019agissait de \u00ab la chambre de Michael \u00bb. (Michael Llewelyn-Davies s\u2019\u00e9tait noy\u00e9 en 1922, presque jour pour jour, quatre ans plus t\u00f4t.)<\/p><p>Et voil\u00e0 que son domestique vint alors me demander mes clefs. Je n\u2019avais emport\u00e9 qu\u2019une seule valise pour descendre vers le Sud, laquelle contenait les sous-v\u00eatements d\u00e9fra\u00eechis de la tourn\u00e9e et d\u2019autres effets plus personnels encore. Jamais encore je n\u2019avais s\u00e9journ\u00e9 dans une maison o\u00f9 un valet en livr\u00e9e brune \u00e0 boutons de cuivre vous demandait vos clefs sur un ton qui ne souffrait aucune objection.<\/p><p>Ce Thurston, je l\u2019appris plus tard, \u00e9tait un homme imposant et remarquable sur le plan moral. Il parlait plusieurs langues et n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 rectifier toute approximation \u00e0 propos d\u2019Ovide qu\u2019il entendait par hasard, pendant qu\u2019il servait le d\u00eener. Son visage \u00e9tait spectral ; il sortait tout droit d\u2019une pi\u00e8ce de Barrie \u2014 \u00e0 vrai dire, tout comme Barrie lui-m\u00eame, l\u2019appartement et tout ce qui s\u2019y trouvait : l\u2019immense chemin\u00e9e qui ressemblait \u00e0 une grotte, la banquette en bois, les vieilles pincettes, les soufflets, et ce sentiment diffus que l\u2019on aurait pu traverser les murs si l\u2019on avait re\u00e7u le mot de passe. Barrie arpentait la pi\u00e8ce en fumant sa pipe ; sur le bureau, une autre pipe d\u00e9j\u00e0 bourr\u00e9e attendait son tour. Il toussait en marchant d\u2019un pas lourd et en fumant \u2014 une toux cruelle qui provoquait presque une douleur physique dans ma poitrine. Ses crachotements, ses hal\u00e8tements et ses bribes de phrases s\u2019encha\u00eenaient les uns apr\u00e8s les autres. Finalement, il vint s\u2019asseoir en face de moi, devant les b\u00fbches rougeoyantes, et, pendant un temps, le silence ne fut troubl\u00e9 que par des g\u00e9missements que seuls nos deux imaginaires pouvaient entendre \u2014 les g\u00e9missements d\u2019hommes s\u00e9par\u00e9s \u00e0 jamais par un ab\u00eeme de timidit\u00e9 et de malaise. Nous nous attard\u00e2mes ainsi jusqu\u2019\u00e0 minuit. Il ne m\u2019offrit rien \u00e0 boire. Thurston, semble-t-il, rentrait chaque soir chez lui pour y dormir. Ou peut-\u00eatre se d\u00e9mat\u00e9rialisait-il, tout simplement. Barrie savait que j\u2019avais d\u00een\u00e9 dans le train, mais un dernier verre avant de me coucher m\u2019e\u00fbt, j\u2019en suis certain, r\u00e9confort\u00e9\u00a0: en effet, la magie de cet appartement perch\u00e9 sous les toits d\u2019Adelphi commen\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 prendre possession de mon esprit.<\/p><p>Le lendemain matin, Thurston entra dans ma chambre avec du th\u00e9. Il attrapa mon pantalon et ma veste, puis disparut avec eux. Je n\u2019avais pas apport\u00e9 d\u2019autre costume. Pendant une affreuse demi-heure, j\u2019imaginais qu\u2019il allait les envoyer chez le blanchisseur \u2014 et j\u2019\u00e9tais impuissant \u00e0 l\u2019en emp\u00eacher. Il les rapporta enfin, impeccablement bross\u00e9s, accompagn\u00e9s de mes chaussures cir\u00e9es. Il me d\u00e9signa la salle de bain la plus n\u00e9glig\u00e9e que j\u2019aie jamais vue. Les serviettes \u00e9taient humides et tach\u00e9es ; sur les \u00e9tag\u00e8res tra\u00eenaient ici et l\u00e0 des blaireaux fig\u00e9s dans du savon ranci. Une lame de rasoir rouill\u00e9e, pos\u00e9e sur le rebord de la fen\u00eatre, semblait dater d\u2019un autre \u00e2ge. Barrie avait sa salle de bain priv\u00e9e ; la pr\u00e9sence de ces serviettes sales me laissa perplexe. \u00c9tait-ce la coutume, chez les gens distingu\u00e9s, d\u2019apporter leur propre linge de toilette pour un week-end ? Je me s\u00e9chai tant bien que mal. Thurston me conduisit alors dans la salle du petit d\u00e9jeuner, o\u00f9 il me servit dans un silence absolu, ne prenant la parole qu\u2019une seule fois pour m\u2019annoncer que Sir James resterait au lit un moment, mais qu\u2019il serait heureux que je d\u00eene avec lui le soir m\u00eame. Toute cette solennit\u00e9 me d\u00e9concertait. Ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019id\u00e9e que je m\u2019\u00e9tais faite du mode de vie de Barrie. Avec le recul, il m&rsquo;apparut que, sans doute, depuis des ann\u00e9es et des ann\u00e9es, aucun autre invit\u00e9 d\u2019une condition aussi humble que la mienne n\u2019avait franchi le seuil de cet appartement.<\/p><p>Je passai la journ\u00e9e \u00e0 Lord\u2019s et regagnai Adelphi Terrace House vers sept heures du soir, pour d\u00e9couvrir, \u00e0 ma grande consternation, qu\u2019une petite assembl\u00e9e se formait. J\u2019ai oubli\u00e9 tous les noms et titres des convives, mais la vue de E. V. Lucas (2) me r\u00e9conforta, tant il irradiait d\u2019humanit\u00e9. Personne n\u2019\u00e9tait en tenue de soir\u00e9e pour le d\u00eener, d\u00e9licate attention de la part de Thurston ; il avait manifestement inform\u00e9 Barrie que ma valise au contenu h\u00e9t\u00e9roclite ne rec\u00e9lait pas de smoking. Je ne garde aucun souvenir pr\u00e9cis de ce d\u00eener, si ce n\u2019est, par intermittence, le rire \u00e9touff\u00e9 et discret de Lucas. Le lendemain matin \u2014 un dimanche \u2014, Thurston me servit de nouveau le th\u00e9 dans ma chambre, emporta ma veste et mon pantalon, m\u2019assista tout en m\u2019observant avec une attention m\u00e9ticuleuse pendant le petit d\u00e9jeuner. Il m\u2019informa que Sir James s\u2019\u00e9tait absent\u00e9 jusqu\u2019au lundi : serais-je pr\u00e9sent pour le d\u00eener ? Je d\u00e9clinai d\u2019un ton que j\u2019esp\u00e9rais \u00e0 la fois d\u00e9contract\u00e9 et affable \u2014 et surtout audible.<\/p><p>Je passai la journ\u00e9e dans les parcs, puis d\u00eenai \u00e0 Soho et, enfin, peu avant minuit, je pris l\u2019ascenseur jusqu\u2019\u00e0 l\u2019appartement, introduisis ma clef dans la serrure et allumai la lumi\u00e8re. Silence absolu. Une collation froide m\u2019attendait sur la table, accompagn\u00e9e d\u2019une bouteille de vin blanc du Rhin et d\u2019une bo\u00eete \u00e0 cigarettes en argent. Je me hasardai \u00e0 explorer les rayonnages de la biblioth\u00e8que, presque sur la pointe des pieds\u00a0; j\u2019y d\u00e9couvris une s\u00e9rie de volumes des philosophes \u00e9cossais \u2014 Hume, Mackintosh, Hamilton. Je m\u2019assis au bureau de Barrie, mais me relevai aussit\u00f4t, craignant d\u2019\u00eatre surpris en flagrant d\u00e9lit. L\u2019\u00e9norme coin (3) de la chemin\u00e9e \u00e9teinte me toisait avec s\u00e9v\u00e9rit\u00e9. \u00c0 mon r\u00e9veil, apr\u00e8s une nuit plut\u00f4t m\u00e9diocre, Thurston ex\u00e9cuta le rituel habituel. La salle de bain demeurait en d\u00e9sordre. Une fois habill\u00e9, je me rendis dans la salle du petit d\u00e9jeuner o\u00f9, assise \u00e0 table, se tenait Margaret Ogilvy en personne. Il s\u2019av\u00e9ra que ce n\u2019\u00e9tait pas un produit de mon esprit vacillant, mais bien la s\u0153ur de Barrie, Maggie. La raison de sa pr\u00e9sence ici, en robe de chambre, ne fut point \u00e9lucid\u00e9e. Elle \u00e9tait d\u2019une gr\u00e2ce exquise, \u00e0 l\u2019image de toutes les femmes de l\u2019univers barrien. Elle avait ce qu\u2019on appelle du \u00ab charme \u00bb. Elle me demanda si je voulais bien lui rendre visite dans son boudoir le lendemain soir apr\u00e8s le d\u00eener et prendre part \u00e0 une petite\u00a0\u00ab conversazione \u00bb musicale \u2014 car elle aimait la musique et serait ravie de me chanter et de me jouer quelques morceaux. Je n\u2019osai m\u2019enqu\u00e9rir de l\u2019endroit o\u00f9 ce boudoir se trouvait, ni par quel secret il \u00e9tait dissimul\u00e9.<\/p><p>Apr\u00e8s une nouvelle journ\u00e9e pass\u00e9e \u00e0 Lord\u2019s, je regagnai l\u2019appartement \u00e0 la nuit tombante. Une fois encore, un repas froid m\u2019attendait, accompagn\u00e9 d\u2019une bouteille de vin blanc du Rhin. Une fois encore, le lieu semblait d\u00e9sert, autant que je puisse en juger sans fouiner ou scruter ni regarder sous les tables et derri\u00e8re les rideaux. Je me versai un verre de vin et, alors que je le buvais, j\u2019entendis le grondement de l\u2019ascenseur. Bient\u00f4t, la porte s\u2019ouvrit et un jeune homme (4) entra, v\u00eatu d\u2019un smoking. Sans manifester la moindre curiosit\u00e9 ni pour ma pr\u00e9sence ni pour l\u2019absence de quiconque, il d\u00e9clara simplement que la journ\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 magnifique. Il s\u2019assit sur un canap\u00e9, alluma une cigarette et parla quelques minutes du match de cricket \u00e0 Lord\u2019s ; il n\u2019avait pas encore pu se rendre lui-m\u00eame \u00e0 un match, mais avait beaucoup appr\u00e9ci\u00e9 mon compte rendu du samedi dans le <em>Manchester Guardian<\/em>. Je commen\u00e7ais \u00e0 l\u2019aimer beaucoup lorsqu\u2019il se leva et, s\u2019excusant, quitta la pi\u00e8ce et l\u2019appartement. \u00c0 ce jour, je ne sais toujours pas qui il \u00e9tait. Sans doute le jeune Simon \u00e9chapp\u00e9 tout droit de <em>Mary Rose<\/em><\/p><p>Le lendemain soir, Barrie m\u2019attendait, seul. Nous d\u00een\u00e2mes ensemble et, sous les \u00a0auspices d\u2019un parfait vin de Bourgogne, nous nous apprivois\u00e2mes quelque peu. Il me parla de ses d\u00e9buts comme journaliste, confessant qu\u2019il n\u2019aurait jamais pu se faire une place dans la presse londonienne telle qu\u2019elle \u00e9tait devenue \u2014 et c\u2019\u00e9tait terriblement vrai. Il avoua n\u2019avoir jamais \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement passionn\u00e9 par le th\u00e9\u00e2tre, sinon en tant qu\u2019auteur. Mais il \u00e9tait difficile de l\u2019\u00e9loigner du sujet du cricket et il balaya mes craintes de, peut-\u00eatre, me g\u00e2cher \u00e0 \u00e9crire dans ce registre. Il s\u2019excusa de ne pouvoir assister \u00e0 la \u00ab\u00a0conversazione\u00a0\u00bb musicale de sa s\u0153ur au motif qu\u2019il \u00e9tait incapable de distinguer une note d\u2019une autre. Mais il me conduisit de la salle \u00e0 manger \u00e0 une autre pi\u00e8ce : le boudoir. Je suppose qu\u2019il avait toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Il exhalait un parfum vaguement victorien, tout comme son mobilier : il y avait l\u00e0 un piano droit, orn\u00e9 en fa\u00e7ade d\u2019une soie cannel\u00e9e. Barrie me confia \u00e0 Maggie, puis s\u2019\u00e9clipsa. Elle joua une de ses compositions intitul\u00e9e <em>1914\u20131918<\/em>, comprenant une section de bataille en son centre et un final constitu\u00e9 de carillons et d\u2019Actions de gr\u00e2ce. Elle encha\u00eena ensuite avec un floril\u00e8ge de chansons \u00e9cossaises, dans une voix expressive, quoiqu\u2019un peu \u00e9teinte. La musique achev\u00e9e, elle m\u2019interrogea sur mes jeunes ann\u00e9es et mes luttes. \u00c0 cette \u00e9poque, je paraissais plus jeune que mon \u00e2ge \u2014 et, sans doute, un peu perdu.<\/p><p>Le lendemain matin, elle m\u2019attendait pour le petit d\u00e9jeuner. Elle m\u2019annon\u00e7a que, durant la nuit, elle avait \u00e9t\u00e9 en communication avec ma m\u00e8re \u00ab de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 \u00bb et que, d\u00e8s leur rencontre, elles s\u2019\u00e9taient prises d\u2019affection l\u2019une pour l\u2019autre, que ma m\u00e8re \u00e9tait fi\u00e8re de moi et que, toutes deux, elles veilleraient d\u00e9sormais sur moi et prendraient soin de moi. Naturellement, je transpirais d\u2019appr\u00e9hension. Allais-je \u00eatre matern\u00e9 ou \u00ab\u00a0wendyfi\u00e9\u00a0\u00bb dans cet appartement perch\u00e9 dans les arbres \u00a0\u2014 je veux dire sous les toits ? L\u2019irruption de Thurston, \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, constitua un soulagement et une b\u00e9n\u00e9diction, malgr\u00e9 mon attirance pour la douceur et la bienveillance de cette femme. Thurston me conduisit aupr\u00e8s de Barrie, qui tenait \u00e0 me dire au revoir avant mon d\u00e9part. Il \u00e9tait alit\u00e9 dans une sorte de petite bo\u00eete \u00e0 chapeau transform\u00e9e en chambre \u2014 nue et inconfortable \u2014 du moins si je me fie \u00e0 ce que je pouvais en percevoir \u00e0 travers l\u2019\u00e9paisse fum\u00e9e de tabac, car sa pipe flamboyait alors qu\u2019il restait allong\u00e9 l\u00e0, fragile dans son pyjama, tel un pygm\u00e9e affubl\u00e9 d\u2019une de ces grosses t\u00eates de pantomime. Il esp\u00e9rait que j\u2019avais appr\u00e9ci\u00e9 mon s\u00e9jour et souhaitait me revoir ; l\u2019appartement me serait toujours ouvert, il me suffisait de le pr\u00e9venir un peu \u00e0 l\u2019avance. Thurston descendit ma valise dans la cage d\u2019ascenseur et m\u2019appela un taxi. Dans l\u2019\u00e9tat \u00e9motionnel intense o\u00f9 je me trouvais \u2014 ayant l\u2019impression d\u2019\u00e9merger tout juste d\u2019une autre dimension \u2014 j\u2019en oubliai de lui laisser un pourboire. Je revis \u00a0Barrie chez lui une ou deux fois apr\u00e8s cette aventure, mais je n\u2019y passais plus jamais la nuit. Je pr\u00e9f\u00e8re assister aux pi\u00e8ces de Barrie sur une sc\u00e8ne, face \u00e0 moi, l\u00e0 o\u00f9 je peux voir ce qu\u2019il s\u2019y joue. Je n\u2019aime gu\u00e8re qu\u2019elles se d\u00e9roulent dans mon dos, en pleine nuit.<\/p><p>(1) John Frederick Neville Cardus\u00a0(1888-1975), \u00e9crivain,\u00a0journaliste et\u00a0critique litt\u00e9raire anglais. <br \/>(2) E. V. Lucas (1868-1938), \u00e9crivain et journaliste britannique.<br \/>(3) Le fameux inglenook de Barrie.\u00a0<\/p><p><img decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-1633 size-full\" src=\"https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/fauteuil.jpg\" alt=\"\" width=\"1626\" height=\"2040\" srcset=\"https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/fauteuil.jpg 1626w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/fauteuil-239x300.jpg 239w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/fauteuil-816x1024.jpg 816w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/fauteuil-768x964.jpg 768w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/fauteuil-1224x1536.jpg 1224w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/fauteuil-271x340.jpg 271w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/fauteuil-450x565.jpg 450w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/fauteuil-850x1066.jpg 850w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/fauteuil-1024x1285.jpg 1024w, https:\/\/jmbarrie.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/fauteuil-399x500.jpg 399w\" sizes=\"(max-width: 739px) 94vw, (max-width: 969px) 88vw, (max-width: 1199px) 860px, 850px\" \/><\/p><p><strong>2\/\u00a0<\/strong><\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<\/section>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1\/ Extrait de l\u2019Autobiographie de Neville Cardus (1)\u00a0Autobiography, London, Collins, 1947, pp. 187-191 Traduction de C\u00e9line Da Viken [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_bbp_topic_count":0,"_bbp_reply_count":0,"_bbp_total_topic_count":0,"_bbp_total_reply_count":0,"_bbp_voice_count":0,"_bbp_anonymous_reply_count":0,"_bbp_topic_count_hidden":0,"_bbp_reply_count_hidden":0,"_bbp_forum_subforum_count":0,"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1620","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/jmbarrie.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1620","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/jmbarrie.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/jmbarrie.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/jmbarrie.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/jmbarrie.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1620"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/jmbarrie.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1620\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1639,"href":"https:\/\/jmbarrie.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1620\/revisions\/1639"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/jmbarrie.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1620"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/jmbarrie.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1620"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/jmbarrie.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1620"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}