Barrie et le Nottingham Journal

                                                                           G. Hibbert par Cavendish Morton

Barrie œuvra au Nottingham Journal de 1883 à 1884, rédigeant des éditoriaux quotidiens et des chroniques sous le pseudonyme « Hippomenes ». H. G. Hibbert fut son collègue au Nottingham Journal et il nous livre quelques impressions de première main sur le jeune Barrie dans son livre (Fifty Years of a Londoner’s Life, G. Richards ; London, 1916) qui nous le rendent singulièrement proche. Hibbert avait 20 ans à l’époque et avait été engagé deux semaines après Barrie. Concernant cette période, il nous offre un portrait intime et détaillé de Barrie pendant ses années difficiles à Nottingham, avant qu’il ne devienne célèbre. Hibbert présente Barrie comme un homme solitaire, timide et consciencieux, mais plutôt malheureux dans cet environnement provincial. Cette relation semble avoir marqué les deux hommes, Hibbert conservant des souvenirs précis et affectueux de leur collaboration journalistique et de leur amitié naissante. Hibbert connaissait intimement la vie privée de Barrie à Nottingham. Les appartements de Barrie donnaient sur le jardin de la famille de H. G. Hibbert et la mère de ce dernier avait pris Barrie en affection et sous son aile, l’invitant pour le thé, prenant soin de lui et le considérant comme un « journaliste laissé à l’abandon ». Ils partageaient de longues promenades ensemble dans le Nottinghamshire et le Derbyshire. Voici quelques fragments de ce portrait :

« Il avait un accent écossais traînant, doucement étiré et délicieusement incompréhensible. »

Hibbert nous explique que l’emploi de Barrie au journal prit fin, soit à cause du style trop fantaisiste de ses articles, soit parce qu’il avait demandé une augmentation au mauvais moment, quand ses employeurs doutaient encore de la valeur commerciale et du bon sens de son humour pour le lectorat de Nottingham.

« Barrie demanda d’abord trois livres par semaine en réponse à une annonce. « H’mm, oui-oui », répondit le propriétaire du journal. « Nous payons mensuellement. Cela fera douze livres par mois. « 

Barrie, j’appris à le connaître, était prodigue et généreux à divers titres. Mais l’ingénieuse réduction de trois livres par semaine à deux livres dix-sept shillings et quatre pence le laissa d’abord interdit, puis finit par l’irriter à jamais. » 

Ce passage nous révèle une anecdote savoureuse (et cruelle) sur la manière dont les propriétaires du journal trompèrent Barrie sur son salaire. En calculant trois livres par semaine sur une base mensuelle, ils auraient dû payer environ 13 livres par mois (3 × 52 semaines ÷ 12 mois), mais ils ne proposèrent que 12 livres par mois, soit effectivement 2 livres 17 shillings et 4 pence par semaine. Cette réduction sournoise par le fait d’un calcul mathématique malhonnête choqua, puis indigna durablement, Barrie, qui était pourtant fort généreux de nature.

Hibbert décrit avec force humour la hiérarchie informelle du journal, où le prote, fort de ses trente-neuf années d’expérience, se considère comme le véritable maître des lieux. Celui-ci fait une distinction nette entre les véritables nouvelles locales (qu’il valorise) et les articles littéraires qu’il méprise en les qualifiant de « tripe » — littéralement « tripes » ou, pour le dire autrement comme de la « cochonnerie ».

« Le travail de Barrie, intensément littéraire, était toujours en péril ; et il en souffrait horriblement. Le contrat de Barrie, pour les douze livres par mois, était de fournir deux colonnes de « matière littéraire » par jour. L’une devait consister en un article de fond, pour lequel des instructions générales, mais jamais trop particulières, étaient données dans une lettre de huit pages du propriétaire. Chaque journaliste avait ses petites ruses pour faire passer ses articles. Barrie écrivait donc pour le Nottingham Journal cinq éditoriaux par semaine et une chronique hebdomadaire de potins signée « Hippomenes » — beaucoup de ces essais furent réimprimés dans My Lady Nicotine, ayant dans leur état initial été infiniment au-dessus du lecteur moyen du Journal — et des critiques de livres, soigneusement mesurées au mètre ruban, pour compléter le total des colonnes hebdomadaires… »

« Pendant toute sa vie à Nottingham, il ne se fit aucun ami, fit montre d’une tristesse maladive, et pourtant était empli de la conviction qu’il remplissait une mission sacrée dans les colonnes du Journal. Il se sentait immensément important. Ce n’était pas de la vanité — juste un mépris naturel pour tout son environnement et une conscience naturelle de sa supériorité. »

« La première pièce de Barrie fut écrite à Nottingham, à l’essai, pour Minnie Palmer.

Elle s’intitulait, je crois, Le Dilemme de Polly, et elle fut imprimée dans le supplément du numéro de Noël du Nottingham Journal, afin que nous pussions emprunter les caractères typographiques, pour en constituer en toute économie un livret, et ainsi essayer de vendre la pièce. Sa première fiction fut publiée dans Bow Bells — vingt mille mots de romance sirupeuse, pour lesquels il reçut trois guinées. Il acheta avec cette somme une gravure longtemps désirée, L’Esclave grecque, je crois, et colla l’histoire au dos comme indication de ses « fons et origo » (Locution latine  = « source et origine »)

Ce passage révèle les débuts modestes de Barrie comme dramaturge et romancier. L’anecdote sur L’Esclave grecque (probablement une reproduction de la célèbre sculpture de Hiram Powers) avec l’histoire collée au dos comme preuve de son origine financière illustre avec humour la fierté de l’auteur débutant pour ses premiers gains littéraires, si modestes eussent-ils été.

« Ses appartements solitaires donnaient sur le jardin de ma maison. Ma douce mère, dans sa bonté communicative, lui faisait signe que l’heure du thé avait sonné — un thé des Midlands aux multiples vertus. »

« Le Barrie de cette époque se voyait bien dans la peau d’un acteur. À la moindre occasion, il donnait une imitation d’Irving en Roméo et de Modjeska en Juliette. Dans sa saynète, Rosalind, je crois reconnaître une rencontre avec une actrice bien connue de l’époque, Marie de Grey, qui avait un jour surpris les convives d’un restaurant en récitant spontanément l’épilogue de Comme il vous plaira.

Ses appartements étaient curieusement dépourvus de livres. Il y avait un Horace — cet Horace même aux pages de garde jaunies, couvertes d’éditoriaux — et il y avait le Bartlett’s Familiar Quotations. S’il était jamais tenté d’utiliser une citation, il se tournait vers le Bartlett et, si elle figurait parmi les Familières, elle était éliminée. C’était la créature la plus timide qui fût, la plus douloureusement sensible, d’une exquise délicatesse à l’endroit des femmes. Il ne buvait jamais. Et il m’assurait que, après un essai des plus consciencieux, il trouvait le tabac détestable. La marche était une joie pour lui. Je suppose que nous avons dû parcourir ensemble des centaines de miles du Nottinghamshire et du Derbyshire. Il me devança de plusieurs années en posant, extatique, ce premier pied qui marquait son désir de possession sur le pavé de Fleet Street (= rue du siège des principaux journaux anglais à cette époque), capable alors de s’exclamer avec fierté : Civis Romanus sum (= je suis un citoyen romain). Car les propriétaires du Nottingham Journal se passèrent de ses services pour faire des économies et achetèrent des éditoriaux clefs en main à une agence, pour trois shillings et six pence la colonne. Deux ans plus tard, ils firent des économies sur mon dos.»

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